En ce qui concerne le grindadráp les Féringiens sont à l’écoute, disent les défenseurs des dauphins

Faroese women dressed up in traditional clothes for a festive occasion. Photo: Hans Peter Roth

Tout juste rentrés d’un voyage aux îles Féroé, une fois de plus pour entamer une discussion sur la controversée chasse à la baleine-pilote dans l’archipel, deux défenseurs des dauphins viennent faire part de leurs expériences dans le Digital Journal.

Par Elizabeth Batt

Faroese women dressed up in traditional clothes for a festive occasion. Photo: Hans Peter Roth

Femmes des îles Féroé vêtues de leurs costumes traditionnels pour une occasion festive. Photo: Hans Peter Roth

L’année dernière c’était Taiji, au Japon, cette année, les rudes et lointaines îles Féroé. Le coeur sur la main, Sasha Abdolmajid et Hans Peter Roth ont abordé la question du grindadráp, de la même manière qu’ils avaient abordé Taiji, avec une volonté d’écouter et un esprit de coopération.

Ils furent étonnamment bien reçus. Abdolmajid raconte au Digital Journal que tous deux furent accueillis dans la maison d’un « homme qui dit avoir tué à ce jour plus d’une centaine de baleines-pilotes. » C’était une situation qui aurait pu être délicate, voire inconfortable, entourés comme ils l’étaient par la population locale, mais ici, nous nous sommes posés, ajoute Abdolmajid, « dans un dialogue incroyablement ouvert sur la chasse aux globicéphales vieille de plusieurs siècles. »

De plus, ni l’un ni l’autre n’aurait pu prévoir ce qui allait se passer par la suite.

« Je me dois d’ajouter que je suis contre la chasse à la baleine et je n’ai pas peur de le dire » dit une habitante de 28 ans, que Abdolmajid et Roth nommèrent Hanna. « Nous ne nous étions pas attendus à ce que les habitants, surtout dans un petit village des îles Féroé, se déclarent aussi ouvertement contre le grindadráp, » explique Roth, journaliste basé en Suisse.

Une deuxième question d’un autre habitant nommé Kristian* semblait presque inévitable: « Pourquoi êtes-vous ici ? » demanda-t-il. Abdolmajid, militant indépendant, lui répond honnêtement. « Nous aimerions voir la fin du grindadráp, le plus tôt possible, alors nous recherchons des habitants qui pensent comme nous, pour les encourager et les soutenir, et pour les aider à se regrouper entre eux. »

Le grindadráp

Les battues à la baleine-pilote, appelées grindadráp ou grind en féroïen, reposent sur une base non commerciale et sont un grand événement communautaire. Quand un groupe de baleines-pilotes est aperçu, l’alarme est déclenchée et les villageois prennent leurs bateaux. Formant un large demi-cercle autour du groupe de baleines, celles-ci sont entraînées dans une zone désignée. Après avoir été entassés dans des eaux peu profondes, les globicéphales sont abattus individuellement avec une lance spéciale de chasse qui sectionne la colonne vertébrale.

Le nombre annuel de battues évolue chaque année. Selon ASCOBANS, de 1991 à 2011 dans les îles Féroé, les prises annuelles varient de zéro (en 2008) à 1572 (en 1992).

La réponse d’Abdolmajid au pourquoi ils étaient ici avait suscité l’intérêt de Hanna. Elle était contre la chasse, leur avait-elle dit, mais elle admettait qu’elle avait du mal à trouver des réponses lorsque ses amis lui demandaient pourquoi le grind devait cesser. Pour ce qui est de Hanna, un incident, en 2010, l’avait toujours détournée de cette chasse. Le tristement célèbre grindadráp à Klaksvík, fut une chasse qui tourna « horriblement mal » dit-elle aux deux militants. « Depuis ce jour, je suis totalement contre. »

Hans Peter Roth et Sasha Abdolmajid à Tórshavn

Nous avons demandé à Roth ce qui était arrivé à Klaksvík ? Le journaliste nous explique :

Le 19 juillet 2010, au cours du plus grand rabattage des six dernières années, 228 baleines-pilotes furent échouées dans le village de Klaksvík, même si officiellement il n’y a de la place sur la plage que pour environ 100 globicéphales. Cela conduisit au chaos et au massacre. Peu d’hommes présents avaient les connaissances appropriées sur la façon de tuer rapidement les baleines-pilotes, ils furent dépassés par le nombre d’animaux sur la plage, les rochers et partout ailleurs.

Beaucoup de jeunes hommes tranchèrent littéralement les animaux en les ouvrant avec leurs couteaux pour les saigner et les tuer, mais certains n’y sont pas arrivés rapidement. La traque a laissé de nombreux habitants de Klaksvík horrifiés et en état de choc, même si la plupart d’entre eux sont (ou étaient à ce moment-là) en faveur du grindadráp.

Malheureusement, ce ne fut pas, et de loin, le seul incident fâcheux. Les rapports prouvent que les habitants des différentes régions des 22 plages désignées pour les massacres avaient tué des espèces de dauphins qui sont protégées par la loi féringienne elle-même, comme les dauphins de Rissos ou les orques. (En 1978, une chasse exceptionnelle incluant des orques s’est produite dans les îles Féroé. Cela ne s’est plus jamais reproduit).

Dans au moins un cas, la quasi-totalité d’une capture d’un total de 62 baleines pilotes a dû être déversée en mer, parce que leur viande inutilisée avait mal tourné. Les baleines avaient été tuées relativement tard à Víðvík le 10 Novembre 2010, et avaient été abandonnées sans être vidées lorsque la nuit était tombée. Le lendemain matin, la plupart des viandes étaient avariées.

Avec l’attention soutenue du public principalement sur la chasse aux globicéphales, la mort d’espèces protégées passe parfois inaperçue. Mais les îles sont aussi fréquentées par d’autres cétacés, telles les orques. Ces orques, m’ont dit Abdolmajid et Roth, sont connues pour utiliser une technique de chasse unique dans la région :

Les habitants du sud de l’île, Suðuroy, ont maintes fois vu des orques en train de guetter tout près de la côte rocheuse et bondir soudainement hors de l’eau pour s’emparer d’un canard eider peu méfiant (eider à duvet ou huppé) sur les rochers. C’est la raison pour laquelle l’orque est aussi appelée l’Eider-baleine par les habitants. C’était une vraie surprise pour nous. Jusqu’à présent, nous avions seulement entendu parler d’orques capturant certaines espèces de phoques de cette manière.

Les deux militants disent avoir été informés sur ces techniques de chasse au Faroe Islands Whale Watch, un institut de recherches sur les orques qui gère un centre de visiteurs dans la capitale Tórshavn. « Il a ouvert cet été et a été accueilli avec beaucoup d’intérêt par les habitants » déclare Roth. « L’objectif du centre est la photo-identification des orques autour des îles Féroé. »

Roth ajoute :

Un fait drôle, c’est que les féringiens ont beaucoup de respect pour les orques et il est largement reconnu qu’elles sont hautement intelligentes (ne pas oublier, elles sont la famille la plus proche des baleines-pilotes). Il existe des témoignages de féringiens qui se sont retrouvés morts de trouille, alors qu’ils étaient en bateau, d’être suivis par de curieuses baleines-pilotes. Ils accéléraient alors leurs bateaux, mais les orques continuaient à les suivre, ce qui les effrayait encore plus, bien plus probable que les orques étaient tout simplement d’humeur joueuse.

Picture taken Sept. 2012 by Planet Whale’s research team on the island of Suðuroy. This female orca has been identified and named as “Cristina.” Photo: Mark Hosford, Planet Whale

Photo prise le septembre 2012 par l’équipe de recherche du Planet Whale sur l’île de Suðuroy. Cette orque femelle a été identifiée et nommée « Cristina ». Photo : Mark Hosford, Planet Whale

Pour Kristian, la connexion avec les orques était forte. Abdolmajid et Roth racontent qu’il s’est montré particulièrement préoccupé par leur bien-être et a demandé s’il existait encore des pays qui chassaient ces magnifiques superprédateurs. Pour les militants en visite, la porte s’ouvrait un peu plus largement et offrait une occasion de sensibiliser à ne pas manquer. Abdolmajid raconte :

Kristian était surpris par les résultats des études scientifiques qui prouvaient que les dauphins (les globicéphales sont aussi une espèce de dauphin) avaient une conscience de soi. Par exemple, s’ils se voient dans un miroir ils ont pleinement conscience de leur existence individuelle. Ce qui les rend malheureusement bien conscients de ce qui va leur arriver à eux ainsi qu’à à leur groupe, quand ils sont entraînés sur une plage pour se faire massacrer. Une surprise encore plus grande pour lui était le fait que les baleines-pilotes sont les orques les plus proches de la famille des dauphins. Nous étions heureux de lui remettre un DVD du film The Cove, puisqu’il manifestait aussi de l’intérêt pour la chasse au dauphin japonaise.

Les dangers médicaux concernant la viande de baleine-pilote

L’été, dans les îles Féroé, est un moment de fêtes et de sorties. « La viande de baleine-pilote séchée est servie, c’est un mets délicat populaire, » dit Abdolmajid. Pourtant, ajoute le partisan, « les jeunes générations s’abstiennent de plus en plus d’en manger. »

Roth explique :

Les enfants et les jeunes femmes y toucheront difficilement, notamment les femmes si elles sont enceintes ou veulent avoir des enfants. Sinon, des amis les mettront en garde. Cette viande et cette graisse de cétacés sont tout simplement trop hautement contaminées par des toxines, la plupart étant du mercure et des PCB. Aujourd’hui, cela est communément reconnu par les quelques 50.000 habitants des îles Féroé. Ceci en grande partie grâce à un homme des îles Féroé : le Dr. Pál Weihe, médecin-chef du département de la médecine du travail et de la santé publique des îles Féroé.

C’est sur les suggestions du Dr. Weihe qu’en 2008 le ministère de la Santé a publié un avis consultatif visant à limiter la consommation ou à s’abstenir de consommer de la viande de baleine-pilote.

Abdolmajid explique :

La recommandation a suscité de nombreux débats parmi les gens du pays, mais aujourd’hui il y a peu d’objections concernant les faits. Dans une interview que nous avons faite avec Pál Weihe en juin 2013, il a confirmé la validité de ses études suite à des recherches supplémentaires plus approfondies, une double vérification et des mises à jour sur la question.

Dans un test neuropsychologique sur des enfants par exemple, son équipe a démontré l’impact du mercure sur plusieurs niveaux: dans le cerveau, par exemple, sur le temps de réaction, la mémoire, le langage. Dans d’autres domaines, ils ont trouvé des indications de déficience. « Pas une grande déficience, » dit Weihe, mais toutes allaient dans la même direction négative.

Une recherche supplémentaire de Weihe et d’autres départements, comme l’Agence environnementale, a aussi confirmé la validité et l’importance des découvertes du docteur Weihe. « Celles-ci sont encore plus de tremplins vers la fin de la pêche à la baleine et pourquoi elle devrait juste appartenir aux musées et aux livres d’histoire, » ajoute Abdolmajid.

Changement d’attitude

Abdolmajid et Roth expliquent tous deux au Digital Journal que les attitudes changent dans les îles Féroé et pas seulement au sujet de la mise à mort des baleines. « Il y a une demande croissante pour l’écotourisme et les îles Féroé sont bien adaptées pour cela », déclare Abdolmajid. Les îles Féroé se composent de 18 îles au milieu de l’Océan Atlantique Nord. Situées au nord-ouest de l’Ecosse et à mi-chemin entre l’Islande et la Norvège, peu importe où vous êtes dans les îles, vous n’êtes jamais à plus de trois miles de l’océan.

Roth apporte des précisions sur leur discours et sur la prise de conscience croissante par rapport à l’environnement :

Les îles sont magnifiques et les touristes viennent actuellement pour visiter les paysages spectaculaires et admirer les oiseaux de mer sur les falaises. Ils voudraient voir cet écotourisme se développer, ainsi qu’en apprendre plus sur les mammifères marins.

Il est fascinant de voir l’intérêt croissant des Féringiens pour les baleines autres que les baleines- pilotes et pas seulement juste comme une ressource marine. De la même manière que les cétacés font surface autour des îles, ils font désormais eux aussi surface pour s’informer. Les attitudes changent – du moins petit à petit. En attendant les Féringiens – peut-être parmi les gens les plus hospitaliers que nous ayons jamais rencontrés – sont également fiers de leur héritage culturel; et ceci est certainement justifié.

Land-based whale watching on the West side of Streymoy, the main island of the Faroes. Photo: Sasha Abdolmajid

Base d’observation des baleines sur la côte ouest de Streymoy, l’île principale des îles Féroés. Photo : Sasha Abdolmajid

Dans le passé, les féringiens dépendaient de la viande des baleines-pilotes pour leur survie. Avec une terre impropre à l’agriculture, les iles isolées devaient compter presque exclusivement sur la pêche, un peu de bétail et aussi les baleines-pilotes.

Mais il y’a un changement progressif dans l’attitude des habitants des iles, et nos deux partisans estiment que la question du grindadráp (ou massacre des baleines) dans le long terme doit être manipulée avec soin et considération pour ce qui est de la culture et de l’histoire des îles.

« Il ya plusieurs raisons pour lesquelles nous devons rendre hommage à cette culture, pour son endurance et sa capacité à survivre dans un environnement aussi hostile », déclare Roth. « D’un autre côté les Féringiens ont de nombreuses raisons de rendre hommage aux globicéphales, ces cétacés ont essentiellement contribué à la survie du peuple et de la culture des îles Féroé. Alors pourquoi ne pas les célébrer au lieu de les chasser ? », ajoute-t-il.

Kristian n’est pas un chasseur de baleine-pilote, confie Abdolmajid au Digital Journal, mais bien qu’il ne soit pas contre la chasse et aime consommer la viande ou la graisse de baleine de temps en temps, «il n’objecterait pas vraiment, si la chasse déclinait,» explique Abdolmajid. Mais Kristian était aussi parfaitement clair en ce qui concerne les étrangers qui visitent les îles Féroé sans aucune connaissance. Si leur but est juste de crier sur la population locale et de la pointer du doigt, ils trouveront peu de compréhension à l’arrivée.

« La convivialité est la clé », déclare Roth, avec « l’ouverture, le dialogue, l’écoute et apprendre à échanger des informations et des idées et se comprendre mutuellement. Quelque chose est en train de se passer dans les îles Féroé. »

Pour s’appuyer, Roth et Abdolmajid reprennent tous deux une citation de leur compatriote militante canadienne et écrivaine, Leah Lemieux. « Si vous voulez que les Féringiens deviennent amis avec les baleines,» nous dit-elle, « vous devez devenir amis avec les Féringiens. »

One of the Faroe Islands, Koltur is located to the west of Streymoy. Abandoned in the 1980s by sheep farmers, two people returned there in 1994 to restore the village. Photo: Hans Peter Roth

Une des îles Féroé, Koltur est située à l’ouest de Streymoy. Abandonnée en 1980 par les éleveurs de moutons, deux personnes y retournèrent en 1994 afin d’y restaurer le village. Photo : Hans Peter Roth

Abdolmajid est d’accord. « Ce sont des gens accueillants, avenants, ouverts, ce qui rend le dialogue et les échanges si aisés, » dit-il. « C’est à nous de décider si nous voulons isoler les féringiens, les pointer du doigt et ainsi prolonger des choses telles que le grindadráp, en les poussant vers un état de réticence, » ajoute-t-il, « à nous de ne pas agir de la sorte et d’éviter des cercles vicieux inutiles. » Roth ajoute: « approchés d’une manière droite, les Féringiens sont très ouverts au dialogue. »

* Nom changé

Traduction française par David Delpouy et Toni Gutierrez

4 Comments

  1. Et dire que je ne connaissait pas votre site, vous etes maintenant dans mes favoris !

  2. J’adore tes articles, un petit mot pour t’encourager à continuer

  3. Randal dit :

    Je suis tout à fait d’accord avec toi


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