Captivité des orques: “C’est humiliant” affirme le réalisateur de la séquence vidéo montrant une baleine-pilote en deuil

Mother pilot whale grieves her dead calf. Photo: Deron Verbeck

Les delphinariums mettront du temps avant de fermer leurs portes, déclare Andrea Casini*, un cinéaste ayant récemment filmé pour la série ‘Planète Bleue II’ une baleine-pilote en deuil. Andrea Casini ajoute qu’il faudra du temps et de la patience, mais que chacun de nous peut contribuer d’une manière décisive à la fermeture des établissements de captivité. « La roue tournera. »

Les téléspectateurs de Planète Bleue II ont eu les larmes aux yeux à la vue d’un dauphin portant la dépouille de son bébé – victime de l’activité humaine. Photo: BBC

Interview par Hans Peter Roth et Sasha Abdolmajid

HPR & SA: Comment vous sentez-vous quand vous plongez dans l’océan ?

Andrea Casini: Je me sens libre.

Pouvez-vous nous en dire plus, s’il vous plait ?

Plonger dans l’océan est une immersion dans l’habitat le plus vaste de la planète, presque sans limites, avec la sensation d’apesanteur et de communion avec les profondeurs marines et leurs habitants.

Il semble illimité, mais il ne l’est pas.

C’est vrai. Malgré l’apparente immensité de nos océans, l’interférence humaine est flagrante partout. Je constate l’impact humain à chacune de mes plongées. Dans son ensemble, l’environnement s’est appauvri, et souffre de la surpêche, du trafic maritime, de l’exploitation, du bruit, de la pollution, des déchets et du plastique, dans lesquels les animaux risquent l’enchevêtrement. Lors d’un tournage pour le documentaire de la BBC Planète Bleue II, mon collaborateur Rafa Herrero et moi-même avons vécu une rencontre déchirante avec une baleine-pilote portant le deuil. Pendant plusieurs jours, cette mère a refusé d’abandonner la dépouille de son bébé. Il avait probablement été victime de la pollution humaine. Suite à la diffusion de ces images à la television, la réaction du public a été impressionnante, et de nombreuses personnes ont adhéré à des ONG en vue de protéger l’environnement marin.

Vous avez vécu d’innombrables rencontres avec les ambassadeurs des mers particulièrement emblématiques – les cétacés.

Oui, surtout avec les globicéphales, une grande espèce de la famille des dauphins, pouvant mesurer six mètres de long. C’est fascinant d’être dans l’eau avec ces êtres incroyablement intelligents et sociaux qui, dans la mesure du possible, invitent dans leur monde un humain qui n’est pas vraiment une créature aquatique.

Andrea Casini est caméraman, photographe, producteur et apnéiste. Il vit à Tenerife, en Espagne.

Avez vous une explication quant au fait que les globicéphales, et d’autres dauphins et cétacés, se montrent si amicaux et curieux envers les humains ?

Non… C’est un peu déroutant à vrai dire, si l’on considère ce que les humains ont fait et continuent de faire subir aux cétacés, ainsi qu’à leur habitat. Des milliers d’entre eux succombent chaque année, victimes des prises accidentelles et des négligences dans les zones de pêche. Dans divers pays, des cétacés sont encore activement chassés, comme les globicéphales sur un archipel européen nordique, à quelques milliers de kilomètres d’ici, aux îles Féroé. Le fait que de nombreuses espèces de cétacés se montrent bienveillantes, et considèrent avec attention la fragilité des humains dans l’eau est énigmatique, pour ne pas dire mystique.

A côté de ça, Loro Parque, un grand zoo et parc de loisirs situé à Tenerife, l’île sur laquelle vous vivez, garde des dauphins et des orques en captivité. Qu’est ce que cela vous inspire ?

C’est surprenant et déplorable à tout point de vue. Précisons que les orques sont aussi de la famille des dauphins, et de loin l’espèce la plus grande. Et elles sont très proches des globicéphales. On peut parfois observer des orques dans les eaux baignant Tenerife et d’autres îles des Canaries. Dans les alentours, grâce au whale watching durable, on peut idéalement rencontrer dans leur monde, en pleine nature, ces créatures majestueuses, et de nombreuses autres espèces de cétacés. Pourtant, certaines personnes ont décidé de confiner ces animaux hautement évolués, sensibles et dotés d’une conscience, dans de minuscules bassins pour qu’ils exécutent des tours destinés au public. A mes yeux, c’est cruel et humiliant.

Pourquoi ?

Juste pour vous donner un exemple: Loro Parque place des orques, qui nagent dans l’océan jusqu’à cent cinquante kilomètres par jour, dans des bassins plus petits qu’un bocal pour un poisson rouge – et beaucoup plus ennuyeux. Il faudrait à une orque effectuer environ 4000 tours dans son bassin pour qu’elle nage la même distance qu’en mer.

Il y a quelques années, Loro Parque a ajouté un nouvel animal à son « cheptel d’orques ».

C’est exact. Elle s’appelle «Morgan» et elle a été capturée en mer du Nord en 2011. Sa famille vit dans les eaux norvégiennes. Toutes les autres orques de Loro Parque sont nées en captivité. Apparemment, celles-ci ne l’ont pas acceptée. Pour aggraver les choses, Morgan a été placée dans le même bassin que Keto, une orque mâle adulte. La tentative évidente de mettre Morgan enceinte le plus tôt possible a été couronnée de succès: Elle a donné naissance à la mi-septembre. Posséder des orques peut rapporter des millions de dollars.

Comme tous les autres delphinariums, Loro Parque et Siam Park, l’autre établissement qui détient des cétacés à Tenerife, prétendent contribuer à la protection des océans à travers l’éducation.

Quel cynisme. En capturant dans la nature des animaux menacés de disparition, ils contribuent à la destruction de l’environnement. Et ils envoient à des millions de personnes le message qu’il est acceptable d’enfermer d’immenses animaux sauvages dans des bassins étriqués, et de les transformer en clowns. L’individu moyen qui assiste à un spectacle de dauphins ou d’orques n’a aucune idée de l’épreuve mentale et physique endurée au fil des jours et des années, par ces êtres sociaux hautement sensibles et dotés d’une conscience. Ils passent tout un semblant de vie entassés dans des bassins en béton exigus et monotones. Soit dit en passant, Loro Parque et Siam Park appartiennent à la même société.

Projet artistique anti-captivité appelant à “libérer Morgan” (“Free Morgan”) – Une orque créée à partir de sable noir volcanique et de galets blancs par Sasha Abdolmajid et Hans Peter Roth, en collaboration avec deux artistes de sable de la région, est devenue une curiosité locale sur une plage de Puerto de la Cruz, à Tenerife, à seulement cinq cent mètres du tristement célèbre « Loro Parque » où est détenue l’orque Morgan.

Cette société a-t-elle une grande influence sur Tenerife ?

Effectivement. C’est le plus gros employeur de l’île, et elle a donc une grande influence sur les politiques et beaucoup de choses ici.

Que faire pour remédier à cette situation ?

Malheureusement, Loro Parque et Siam Park mettront du temps avant de fermer leurs portes. Il faudra du temps et de la patience. Mais la roue tournera. Loro Parque sait très bien qu’on se dirige vers une “ère post-orques” et planifie déjà l’avenir.

Comment voyez-vous les choses évoluer ?

Une prise de conscience générale grandit sur la question de la captivité, comme le prouvent des documentaires comme Blackfish ou The Cove (La Baie de la Honte). Ces films ont déclenché d’énormes mouvements de protestation et frappent déjà massivement SeaWorld, la société mère de Loro Parque, aux États-Unis en l’occurrence. L’éducation est la clé – mais contre l’industrie de la captivité ! Expliquez cela aux enfants à l’école. Ils comprendront et rentreront chez eux en disant à leurs parents de ne plus aller dans les delphinariums. Moins les gens achèteront de billets pour assister à des spectacles de dauphins, moins ces parcs parviendront à survivre. Outre l’éducation, c’est une question d’offre et de demande.

Que pouvons-nous faire d’autre ?

Comme je viens de le souligner: boycottez les spectacles de dauphins et dîtes aux autres de faire comme vous. Préférez un opérateur de whale watching durable si vous visitez les Canaries, ou tout autre zone marine naturelle dans laquelle il est possible de rencontrer des cétacés en liberté. Et j’ai vraiment adoré ce projet artistique de sable sur une plage à Puerto de la Cruz en mai dernier, à seulement cinq cent mètres de Loro Parque, appelant à “libérer Morgan” (“Free Morgan”). La sculpture grandeur nature de sable noir et blanc, coréalisée avec des artistes locaux, était magnifique dans le sable volcanique sombre et humide. Il a beaucoup attiré l’attention sur les lieux, autant que sur les réseaux sociaux, et a dû pas mal énerver les gens de Loro Parque. Tout voyageur peut faire de même, à plus ou moins grande échelle, avec des enfants ou des artistes – ou les deux.

Les touristes ont donc une grande responsabilité et beaucoup d’influence ?

Absolument. Mais pas seulement à l’étranger bien-sûr. Vous pouvez contribuer à sensibiliser n’importe où. En outre, plutôt que de visiter un aquarium, un zoo ou un delphinarium, il est beaucoup plus éducatif et passionnant de regarder un documentaire à la pointe de la technologie comme “Blue Planet II”. Avec mon collaborateur Rafa Herrero, nous avons eu le privilège de contribuer à cette série de la BBC, actuellement diffusée sur les chaînes de télévision du monde entier. Je peux également vous recommander des vidéos que nous avons produites, par exemple “Just like you”.

Souhaitez-vous ajouter autre chose ?

Vous faites la différence. Juste vous. Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde.

*ANDREA CASINI est originaire d’Italie et vit depuis plusieurs dizaines d’années à Los Gigantes, à Tenerife. Il est copropriétaire de la société “Aqua Work” avec Rafa Herrero, cameraman sous-marin professionnel et réalisateur. La séquence vidéo réalisée pour la BBC, montrant une mère globicéphale endeuillée qui porte durant plusieurs jours son défunt bébé, a attiré toute l’attention du public adepte de la nouvelle série de la BBC, “Blue Planet II”. En plus de créer des documentaires et des vidéos, Andrea Casini travaille comme photographe. Il a fait partie de l’équipe de la 30th Parallel Expedition, il est membre du comité d’organisation du “Dolphinity World Festival”, et dirige un restaurant à Los Gigantes, à Tenerife.

 

Traduction française de David Delpouy

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